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OFM Edition 186,   Article Number: 5

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La « Gestion des Finances Publiques » au cœur de la rencontre entre le Fonds mondial et l’Afrique francophone à Dakar

Article Type:
ACTUALITE
     Author:
Ida Hakizinka et Christian Djoko Kamgain, PhD
     Date: 2025-11-25

ABSTRACT

Cet article analyse comment la rencontre de Dakar marque un tournant dans la stratégie du Fonds mondial en Afrique francophone, en passant de dispositifs financiers parallèles à une intégration progressive de ses subventions dans les systèmes nationaux de gestion des finances publiques. Il montre que cet alignement, conçu comme un levier de souveraineté sanitaire et de transition hors de l’aide externe, offre des opportunités majeures mais comporte aussi des risques politiques et sociaux si les communautés et la société civile ne sont pas pleinement associées au niveau locale à ce nouveau « contrat de risque partagé ».

Au moment où les budgets de santé se contractent et où la fatigue des donateurs devient palpable, la scène qui s’est jouée à Dakar début novembre 2025 a quelque chose de révélateur : pendant quatre jours, le Fonds mondial et quinze pays d’Afrique francophone ont surtout parlé de trésorerie unique, de chaînes de dépenses, d’audits publics et de trajectoires de transition. Autrement dit, de pouvoir budgétaire. Derrière le langage policé de la « gestion des finances publiques » (GFP), c’est bien la question de la souveraineté sanitaire qui est en train de se redéfinir – et l’Afrique francophone en est devenue le laboratoire stratégique.

Pourquoi l’Afrique francophone est devenue la ligne de front de la GFP

Dakar n’est pas une rencontre de plus sur la « durabilité ». Les chiffres projetés dans la salle expliquent pourquoi l’Afrique francophone a été choisie comme terrain prioritaire. Sur les trois derniers cycles de financement, la région a reçu 2,6 milliards de dollars (Grant Cycle 5), 3,2 milliards (Grand Cycle 6) et 2,8 milliards (Grant Cycle 7) pour le VIH, la tuberculose et le paludisme, contre 6,3, 7,2 et 6,6 milliards de dollars pour le reste de l’Afrique. Autrement dit, à peine un tiers de l’enveloppe africaine, alors même que la charge de morbidité reste élevée.

Plus frappant encore : qui gère cet argent. En Afrique francophone, les gouvernements représentent environ la moitié des budgets de subventions (54 %, 49 % puis 52 % sur les trois cycles), le reste étant confié à des agences multilatérales et des ONG internationales (31–36 %) et à des organisations locales (12–16 %). Dans le reste de l’Afrique, les gouvernements gèrent en moyenne deux tiers des fonds (65–68 %), avec une part des organisations locales légèrement plus élevée qu’en francophonie. Les données confirment un diagnostic longtemps intuitif : les pays francophones restent moins « bancables » pour le Fonds mondial que leurs voisins anglophones ou lusophones, et plus dépendants d’intermédiaires internationaux (Figure 1).

Figure 1 :

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Les informations partagées (Figure 2) à Dakar vont plus loin en objectivant ce décalage. Elles comparent la place des ressources du Fonds mondial dans cinq maillons clés de la GFP :

Trésorerie unique (compte unique du Trésor) : 82 % des portefeuilles francophones n’y sont pas du tout intégrés, contre 35 % seulement pour les pays non francophones. À peine 18 % des pays francophones utilisent pleinement le CUT, contre 35 % des autres pays africains.

Systèmes informatisés de gestion budgétaire : près des deux tiers des pays francophones n’utilisent pas les systèmes nationaux pour suivre les dépenses des subventions, alors qu’un pays non francophone sur cinq y parvient déjà complètement.

Audit interne et audit externe publics: la différence est encore plus marquée pour l’audit externe : 100 % des portefeuilles francophones reposent sur des mécanismes parallèles, alors que 65 % des pays non francophones utilisent leurs institutions supérieures de contrôle pour auditer au moins une partie des fonds.

Figure 2 :

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Enfin, une typologie de « maturité GFP » situe les pays en trois groupes : 18 % à maturité élevée (avec une utilisation quasi totale des systèmes nationaux), 39 % à maturité moyenne, 43 % à maturité faible. Aucun pays francophone ne figure dans le premier groupe; cinq sont à maturité moyenne et huit à maturité faible. (Figure 3). L’agenda de Dakar part donc d’un constat lucide : si le Fonds mondial veut réellement aligner ses subventions sur les systèmes nationaux, la francophonie constitue à la fois le maillon faible et le plus grand gisement de progrès.

Figure 3 :

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Ce diagnostic rejoint la stratégie GFP adoptée par le Conseil d’administration en 2024, qui lie explicitement l’alignement sur les systèmes nationaux à la vision des « 3 ONEs » – un plan, un budget, un rapport – portée par l’Agenda de Lusaka. Il s’inscrit aussi dans un partenariat plus large avec l’IFAC, Gavi , AFROSAIE, CREFIAF et les organisations professionnelles comptables africaines, qui vise à renforcer les capacités d’audit et de gestion financière dans le secteur public.

Une approche graduée de la GFP dans un contexte macroéconomique contraint

Dakar n’arrive pas dans un vide. Le Fonds mondial rappelle que la GFP devient une question de survie dans un environnement où se combinent choc climatique, flambée des prix alimentaires, ralentissement de la croissance et remontée des coûts du service de la dette. Les projections de la Banque mondiale montrent des révisions à la baisse des perspectives de croissance dans toutes les régions en développement, une dette publique qui reste au-dessus des niveaux pré-COVID, et une aide publique au développement (APD) pour la santé en baisse, notamment en Afrique subsaharienne et dans les États fragiles.

Les diapositives projetées (Figure 4) à Dakar en tirent une chaîne causale limpide : baisse des recettes publiques, réallocation des dépenses au détriment de la santé, incertitude dans la planification, pressions accrues sur les systèmes de santé, détérioration de la protection financière des ménages.

Figure 4 :

Une image contenant texte, Police, capture d’écran, Impression

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Dans ce contexte, la question n’est plus seulement « combien d’argent pour la santé », mais « comment protéger l’espace budgétaire de la santé et utiliser chaque dollar avec plus d’intelligence ».

Le Fonds mondial résume sa réponse en cinq axes (Figure 5) :

1. Plus d’argent pour la santé– aider les pays à mobiliser davantage de ressources publiques et privées;

2. Mieux dépenser– améliorer l’efficience des dépenses existantes;

3. Aligner sur les systèmes nationaux – intégrer les programmes dans les cadres budgétaires, les systèmes de trésorerie et les chaînes de dépenses;

4. Moins dépendre des ressources externes – préparer la transition des composantes financées par le Fonds vers un financement domestique;

5. Améliorer les résultats et la durabilité financière – faire le lien entre GFP, résultats programmatiques et couverture sanitaire universelle.

Figure 5 :

Une image contenant texte, capture d’écran, Post-it, conception

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Cette matrice s’articule avec l’initiative « PFM Accelerator » lancée à Genève en 2024, qui réunit ministères des Finances, de la Santé, institutions supérieures de contrôle et partenaires pour co-construire des trajectoires nationales d’alignement GFP.

Dakar vient en quelque sorte territorialiser cet agenda dans l’espace francophone. Le communiqué officiel insiste sur trois objectifs : consolider la volonté politique, corriger la sous-représentation des pays francophones dans les cohortes de maturité GFP et saisir une « opportunité impactante » : en ciblant la GFP dans ces pays, le Fonds espère débloquer un alignement durable des financements sur les systèmes nationaux, réduire la dépendance à l’aide et accélérer la transition des programmes.

Le discours n’est pas purement rhétorique. Depuis sa création, le Fonds mondial a accompagné la transition de 52 composantes maladies dans 38 pays vers un financement domestique; dans le cycle en cours, 12 composantes supplémentaires dans huit pays sont en voie de transition – la plus importante vague à ce jour. L’alignement GFP devient ainsi la colonne vertébrale de cette transition : les pays ne peuvent assumer des charges récurrentes (personnel, médicaments, prévention) que si ces dépenses sont intégrées dans le budget national, soumises à des contrôles réguliers et adossées à des recettes soutenables.

De la « tolérance zéro » à un contrat de risque partagé

Pour le Fonds mondial, cet agenda GFP francophone implique une inflexion profonde de son modèle. Historiquement, la « tolérance zéro » vis-à-vis de la fraude s’est traduite par la multiplication de dispositifs parallèles : comptes bancaires dédiés, agents fiduciaires, audits privés, procédures d’achat spécifiques. Cette architecture a rassuré les donateurs, mais elle a aussi entretenu une forme de défiance à l’égard des institutions nationales de contrôle.

L’option désormais assumée est différente : passer d’une assurance « contre » les systèmes nationaux à une assurance « avec » eux. Concrètement, cela signifie :

Accepter un risque partagé: en intégrant davantage de fonds dans le CUT et dans les systèmes informatisés nationaux, le Fonds perd une partie de sa granularité de contrôle, mais gagne en transparence globale et en cohérence budgétaire. Les diagnostics de maturité GFP et les trajectoires graduées (30–40 %, 75–85 %, puis 100 % d’utilisation des systèmes) servent à encadrer ce basculement plutôt qu’à l’empêcher.

Miser sur les institutions supérieures de contrôle : l’enjeu est de passer d’audits privés commandés par Genève à des audits publics réalisés par les Cours des comptes, appuyées le cas échéant par des partenariats techniques (IFAC, organisations professionnelles, programmes conjoints) pour renforcer leurs capacités en audit de performance et en suivi des programmes de santé.

Arrimer le cofinancement aux lois de finances : l’intégration budgétaire des subventions rend plus difficile le « double discours » consistant à promettre des contreparties domestiques sur le papier sans les inscrire effectivement en loi de finances. Cela donne aussi aux parlements et aux citoyens des leviers supplémentaires pour suivre les engagements de l’exécutif.

Pour les gouvernements francophones, l’agenda GFP est à la fois une chance et une contrainte. Une chance, parce qu’il vient appuyer des réformes déjà engagées (budget-programme, harmonisation communautaire des règles de finances publiques, digitalisation des systèmes budgétaires) et qu’il ouvre l’accès à un accompagnement ciblé du Fonds mondial sur des sujets longtemps réservés aux institutions financières internationales. Une contrainte, parce qu’il oblige à arbitrer clairement : intégrer les subventions dans les circuits nationaux, c’est aussi les rendre plus visibles et donc plus exposées à la concurrence d’autres priorités politiques.

C’est là qu’apparaît la dimension la plus politique de Dakar : le schéma présenté lors de la rencontre situe un « point d’inflexion » entre deux extrêmes – dépendance aux financements externes d’un côté, contrôles administratifs rigides et procédures peu souples de l’autre. L’ambition est de déplacer progressivement les pays vers un espace où coexistent :

- Un financement durable de la santé, reposant pour l’essentiel sur des ressources nationales;

- Une GFP robuste, capable d’assurer la pérennité des investissements et une autonomie de décision accrue;

- Un gouvernance institutionnelle redevable, où les communautés et la société civile restent au cœur du partenariat du Fonds mondial et non à sa périphérie.

Mais les angles morts demeurent. La montée en puissance des ministères des Finances dans la gouvernance de la santé peut conduire, si elle n’est pas équilibrée, à marginaliser les acteurs communautaires et les ONG nationales, qui ont pourtant été des récipiendaires clés des subventions pendant deux décennies. L’intégration dans le budget de l’État ne garantit pas, en soi, que les programmes de réduction des inégalités, la lutte contre la stigmatisation ou les services dirigés par les communautés resteront prioritaires. De même, la rhétorique de la « souveraineté » peut être instrumentalisée pour restreindre l’espace de la société civile ou pour repousser certaines exigences de transparence.

Il appartiendra au Fonds mondial et aux acteurs francophones eux-mêmes d’éviter que l’agenda GFP ne se transforme en exercice purement technocratique. Cela suppose de lier systématiquement les discussions sur la trésorerie, les systèmes d’information et les audits à des questions concrètes : délais de paiement aux structures de santé, disponibilité des intrants, autonomie de gestion au niveau périphérique, capacité des organisations communautaires à accéder à des financements publics.

Dakar comme test de crédibilité pour la « GFP de la souveraineté »

La rencontre de Dakar se voulait fondatrice; elle ressemble surtout à un test de crédibilité. Les feuilles de route nationales qui en sortiront permettront une intégration progressive des subventions dans le CUT, recours accru aux audits publics, meilleure inscription des financements dans les lois de finances, renforcement de la transparence ne vaudront que par leur mise en œuvre dans les deux à trois prochaines années de la GC7.

Pour le Fonds mondial, la réussite de ce pari conditionne la légitimité de son discours sur la « souveraineté ». On ne peut pas proclamer l’alignement sur les systèmes nationaux tout en continuant à piloter l’essentiel des flux via des circuits parallèles. Pour les pays francophones, l’enjeu est de saisir cette fenêtre politique pour consolider des réformes souvent fragiles, faire monter en puissance leurs institutions de contrôle et inscrire durablement la santé comme priorité budgétaire, malgré la tempête macroéconomique annoncée.

Pour les communautés enfin, la GFP ne doit pas rester un débat de techniciens. À Dakar, le message est passé en filigrane : sans transparence sur les budgets, sans audits publics accessibles, sans débats parlementaires informés, la promesse de souveraineté sanitaire risque de rester un slogan. Si, au contraire, les outils de la GFP deviennent des leviers de redevabilité citoyenne, la francophonie pourrait transformer un handicap historique en avantage stratégique et donner au partenariat du Fonds mondial une nouvelle profondeur politique, au-delà des moustiquaires et des antirétroviraux.


Publication Date: 2025-11-25


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