Le rapport d'audit du Bureau de l'inspecteur général sur les subventions du Fonds mondial en Zambie est un document à lire absolument, car, dans un contexte de faible performance des programmes gérés par le plus grand récipiendaire principal, le ministère de la Santé en l’occurrence, le lecteur est amené à conclure que le Fonds mondial doit repenser certaines de ses politiques et de ses pratiques. De prime abord, il semble nécessaire de faire preuve d'une plus grande rigueur dans l'évaluation régulière des performances. Deuxièmement, étant donné l'absence de toute mention de l'Instance de coordination nationale (ICN) dans le rapport, le rôle et la performance de l'ICN doivent être réexaminés, ce qui pourrait avoir un impact sur le travail et les avis du Comité d'examen technique lors de la soumission des prochaines demandes de financement. Troisièmement, la politique d'allocation aux pays pourrait également nécessiter un réexamen, car le Fonds mondial a le devoir d'investir ses ressources de manière judicieuse et, au regard de la performance des subventions les plus importantes en Zambie, il ne saurait être envisagé d'augmenter les décaissements tant que des mesures correctives n'auront pas été mises en œuvre.
Le 24 novembre 2022, le Bureau de l'inspecteur général (BIG) a publié son rapport sur l'audit des subventions du Fonds mondial en Zambie Global Fund grants in Zambia qui portait sur les principaux récipiendaires (PR) et les sous-récipiendaires des programmes bénéficiant de l'appui du Fonds mondial pour les subventions NFM2 et NFM3, de janvier 2019 à décembre 2021.
Les montants des subventions du Fonds mondial décaissés sur l'ensemble de la période examinée ne sont pas indiqués dans le rapport. Les totaux signés et décaissés pour les programmes de lutte contre le paludisme et le VIH/TB (mais pas par PR) pour les périodes de janvier 2018 à décembre 2020 et de janvier 2021 à décembre 2023 sont indiqués dans un tableau, mais les montants de janvier 2021 à décembre 2023 ne correspondent pas à ceux indiqués dans l'explorateur de données du Fonds mondial.
Le rapport fournit le tableau suivant sur la charge de morbidité:
Si le tableau fournit des informations sur les périodes indiquées, il ne présente au lecteur aucune donnée sur les progrès accomplis au cours de la période couverte depuis la précédente revue d’audit publiée en décembre 2017.
Le premier constat est désolant et sans ambiguïté: "La baisse des performances dans le domaine du paludisme met en évidence l'incapacité des subventions du Fonds mondial à soutenir la réalisation des objectifs visés. La subvention pour le paludisme avait fixé des objectifs d'élimination ambitieux qui n'ont pas été atteints. L'augmentation des taux de morbidité et de mortalité est liée à des problèmes en rapport avec la mise en œuvre de la lutte antivectorielle, une gestion sous-optimale des cas au niveau communautaire, une baisse des connaissances sur le paludisme au sein de la population générale et l'absence de priorisation de la riposte au paludisme par le gouvernement".
Certaines réussites et bonnes pratiques ont été enregistrées. Toutefois, le plan national de lutte contre le paludisme de 2017 visait à éliminer la maladie d'ici 2019 avant de repousser l'objectif à 2021. Ces objectifs n'ont pas été atteints puisque l'incidence du paludisme a en réalité augmenté par rapport aux niveaux de 2018, preuve que le pays s'est davantage éloigné de l'objectif d'élimination au cours des cinq dernières années.
Selon le rapport, la baisse drastique des résultats du programme de lutte contre le paludisme est imputable à quatre causes profondes:
Le commentaire du rapport d'audit sur la cause 4 est de la plus haute importance pour comprendre la situation et la difficulté de mettre en œuvre des mesures correctives. Il commence par affirmer que: "Pour que le programme national de lutte contre le paludisme soit efficace, il est nécessaire que le gouvernement établisse des priorités et qu'il s'approprie le programme. Or, en Zambie, le BIG a constaté que c'est l'inverse qui se produit, avec un déclin de la priorisation et de l'appropriation de la riposte au paludisme. Cette situation entraîne des déficits de financement, la non-réalisation d'achats nationaux programmés et des retards dans la mise en œuvre des principales recommandations programmatiques."
Le deuxième constat est le suivant: "Le programme de lutte contre le VIH a fait des progrès significatifs dans le traitement du VIH pour les adultes, mais les problèmes liés à l'évaluation de l'attrition liée aux traitements antirétroviraux, ainsi que les retards importants, les mauvaises performances et la faible intensification des activités en faveur des adolescents et des jeunes ainsi que des populations clés (PC) menacent de bloquer et d'inverser les progrès programmatiques enregistrés".
Le rapport poursuit en relevant les difficultés rencontrées dans trois domaines clés de la riposte au VIH qui menacent d'annuler les progrès programmatiques accomplis, notamment:
En ce qui concerne le point 3, le rapport indique que: "La stigmatisation, le déni et la discrimination sont encore très présents et ont un impact sur la mise en place d'une politique et d'une stratégie nationales globales. En outre, le gouvernement ne s'approprie pas suffisamment le programme en direction des populations clés et le financement national des activités est limité". Après tant d'années, la déception est grande à la lecture de ce rapport.
Le troisième constat est le suivant: "Des progrès constants ont été enregistrés dans la réduction des cas de tuberculose sensible aux médicaments, avec des résultats probants pour les interventions sur la comorbidité tuberculose-VIH. La tuberculose multirésistante (MR) constitue toutefois un problème croissant en Zambie, avec une augmentation du nombre de cas estimés et une diminution du nombre de notifications". Le rapport explique que les faibles taux de détection de la tuberculose multirésistante sont dus à des problèmes liés à l'utilisation des outils de diagnostic et à des difficultés dans la recherche active des cas.
Le quatrième constat est particulièrement préoccupant : " La conception et la mise en œuvre inefficaces des activités de l'unité de gestion des programmes (UGP) du ministère de la Santé se traduisent par des défaillances au niveau de la gestion financière, de l'audit interne et de la gestion des ressources humaines.
Le BIG a constaté que le deuxième PR, la Churches Health Association of Zambia (CHAZ), "disposait de politiques, de directives et de procédures bien conçues en matière de gestion des sous-récipiendaires (SR)". L'examen de l'échantillon réalisé par le BIG a mis en évidence un suivi et une supervision solides, qui ont permis d'assurer une surveillance et un retour d'information opportuns aux sous-récipiendaires, ainsi qu'un remboursement rapide des avances. Le BIG a également observé la mise en place de contrôles financiers adéquats à CHAZ, aucune dépense non justifiée ou irrégularité matérielle n'ayant été constatée dans l'échantillon de transactions examinées".
En revanche, malgré des investissements importants, l'UGP du ministère de la Santé a connu les problèmes persistants et importants suivants dans son fonctionnement:
Le cinquième constat est le suivant: "L'audit du BIG en 2017 avait mis en évidence des problèmes importants dans la gestion des achats et de la chaîne d'approvisionnement (GAS). Des progrès ont certes été accomplis depuis lors, mais des problèmes importants ont persisté en raison d'une surveillance limitée de la mise en œuvre et du manque d'appropriation par les hauts responsables du ministère de la Santé des questions relatives à la GAS, ce qui entraîne des risques de rupture de stocks pour les produits de lutte contre le paludisme et le VIH."
En ce qui concerne la GAS, le BIG a relevé des problèmes récurrents dans quatre domaines clés, constatés lors de revues antérieures:
Le BIG estime que les principaux problèmes liés à la GAS persistent en raison d'une surveillance limitée de la mise en œuvre et d'un manque d'appropriation des plans stratégiques par les hauts responsables du ministère de la Santé. À l'appui de cette affirmation, le rapport note ce qui suit:
Les actions convenues de la direction (AMA) pour chaque constat sont les suivantes:
Ce rapport d'audit est sans ambiguïté et deux facteurs marquants en ressortent. Premièrement, le ministère de la santé n'a pas correctement fonctionné en tant que PR et, deuxièmement, le Secrétariat semble avoir été complaisant et n'avoir pas exercé une pression suffisante sur le ministère de la Santé et l'ICN.
Pour contextualiser ces facteurs, nous reprenons ici les AMA du Rapport d’audit de décembre 2017 sur la Zambie:
Les lecteurs remarqueront que les AMA du rapport d'audit 2022 portent sur la collaboration avec le ministère de la Santé en vue de réaliser à peu près les mêmes actions que celles figurant dans le rapport d'audit précédent. Cela nous amène à penser que, malgré les conseils et les pressions exercées par le Secrétariat et l'assistance technique fournie pendant cinq ans, le ministère de la Santé n'a pas amélioré son fonctionnement en tant que PR depuis plus de dix ans.
Le Secrétariat semble avoir fait preuve de complaisance. Non seulement la performance des subventions est médiocre, mais la section 3.1 du rapport d'audit indique que: "De manière générale, les subventions du Fonds mondial en Zambie ont bien fonctionné par rapport aux objectifs fixés, comme le montrent les notes attribuées aux subventions par le Secrétariat du Fonds mondial. L'approche adoptée par le Secrétariat pour évaluer les subventions est complexe et tient compte de nombreux facteurs. Les notes attribuées au ministère de la Santé mettent en évidence un décalage entre les constats du BIG dans des domaines clés et les notes globales attribuées à chaque subvention".
Il existe indubitablement un "décalage" entre les constats du BIG et les évaluations du Secrétariat, et il est dommage que le BIG ait diplomatiquement évité d'en dire plus à ce sujet.
Nous nous posons donc la question de savoir pour quelle raison le Secrétariat fait état de progrès relativement satisfaisants alors que le BIG estime clairement qu'ils ne le sont pas. En outre, compte tenu du mauvais état de l'économie zambienne et de la probabilité que le ministère de la Santé ne bénéficie d'aucune augmentation de financement dans un avenir proche, il est difficile d'entrevoir comment les AMA pourront être mis en œuvre de manière correcte.
En ce qui concerne les AMA, les dates d'achèvement des AMA 4 et 5 (31 mars 2025 et 31 décembre 2024) telles qu'elles sont fixées, ne produiront pas l'effet correctif escompté pour le cycle d'octroi de subventions qui suit immédiatement.
Le rapport d'audit omet de manière surprenante de mentionner l'ICN. L'ICN est au cœur de l'approche du Fonds mondial en matière de préparation, d'évaluation et d'approbation des demandes de subvention, ainsi que de suivi et évaluation des performances. Alors pour quelle raison l'ICN de la Zambie n'est-elle mentionnée nulle part et n'est-elle pas incluse dans les AMA? La seule hypothèse que nous pouvons en déduire est que l'ICN ne fonctionne pas correctement non plus, ce qui nous amène à penser que certaines politiques et procédures du Fonds mondial doivent faire l’objet d’une révision et d’un ajustement.
Premièrement, la disparité entre les notes de performance du Secrétariat et celles du BIG suggère la nécessité d'une plus grande rigueur dans l'évaluation de routine des performances.
Deuxièmement, étant donné l'absence de toute mention de l'ICN dans le rapport, le rôle et la performance de l'ICN doivent peut-être être réexaminés - ou les AMA doivent être ajustés pour inclure l'ICN. Dans le cas de la Zambie, l'inefficacité apparente de l'ICN pourrait avoir un impact sur le travail et les opinions du Comité d'examen technique lors de la soumission des prochaines demandes de financement.
Troisièmement, la politique d'allocation aux pays pourrait également nécessiter un réexamen, car le Fonds mondial a le devoir d'investir ses ressources de manière judicieuse et, compte tenu des performances des subventions les plus importantes en Zambie, il n'est pas justifié de procéder à une augmentation des décaissements tant que des mesures correctives n'ont pas été mises en œuvre.
Nous suivrons attentivement les progrès de la Zambie.
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