RÉSUMÉ Un des acquis importants du Fonds mondial de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose est le renforcement des communautés et de la société civile dans la gouvernance des interventions sanitaires et la délivrance des services de santé. Le Fonds mondial semble avoir suscité des innovations réformatrices des systèmes de santé, alors qu’il n’était vu au départ que comme un instrument financier. Mais pour que ces innovations puissent être intégré dans la gestion des systèmes de santé, elles doivent bénéficier du soutien des partenaires, en particulier de l’OMS, qui joue un rôle naturel de leader dans ce domaine.
Un des acquis importants du Fonds mondial de lutte contre le VIH, le paludisme et la tuberculose est le renforcement des communautés et de la société civile dans la gouvernance des interventions sanitaires et la délivrance des services de santé. Le Fonds mondial semble avoir suscité des innovations réformatrices des systèmes de santé, alors qu’il n’était pas vu au départ comme une organisation d’orientation ou de normalisation des politiques, ce rôle étant dévolu à l’Organisation Mondial de la Santé. Quelles ont été les évolutions de la participation communautaire apportée par le Fonds mondial, qui ont révolutionné l’approche classique ? Ces évolutions sont-elles susceptibles d’être exploitées pour une réforme de nos systèmes de santé ? Nous traitons de ces questions dans la présente analyse.
La politique de référence en matière de participation communautaire en Afrique est l’Initiative de Bamako. Elle a été adoptée lors d’une conférence internationale dans la capitale malienne en 1987, comme une stratégie de relance des soins de santé primaires adoptés lors de la conférence d’Alma Ata en 1979. Cette conférence avait été conjointement organisée par l’OMS et l’Unicef, les deux institutions naturellement leaders dans la mise en œuvre de l’Initiative : l’OMS, en termes de conception et de normalisation des directives et l’UNICEF en tant qu’acteur de l’opérationnalisation des chaines d’approvisionnement en médicaments. La vision de ces deux institutions en matière de participation communautaire a donc été, et continue d’être, très déterminante pour l’implication des acteurs communautaires dans le système de santé.
Plusieurs définitions du concept de participation communautaire ont été proposées, mais parmi les plus utilisées figure celle des Nations Unies. Elle décrit la participation communautaire dans le processus global de développement comme «la création d'occasions qui permettent à tous les membres de la communauté et à la société en général de contribuer activement, d'influencer le processus développemental ainsi que de partager équitablement les bénéfices du développement » (Midgley, 1981). De cette définition découlent deux visions principales de la participation communautaire dans le système de santé. La première vision, plus proche de la définition des Nations Unies, définit la participation communautaire comme « l'implication de la communauté dans l'administration et le financement des services de santé. Une pareille implication suppose que la communauté participe à la planification, l'organisation, l'exécution et au contrôle des soins de santé primaires, utilisant au maximum les ressources locales et nationales et d'autres ressources disponibles » (Agudelo, 1983). Cette définition a le mérite d’évoquer l’implication communautaire dans toute la chaine de gouvernance et de gestion du système de santé.
A l’opposé de cette vision figure celle plus ancienne de l’OMS et l’UNICEF, apparue simultanément au lancement de la stratégie des soins de santé primaires en 1978. Elle définit la participation communautaire comme étant « un processus par lequel les individus et les familles, d'une part prennent en charge leur propre santé et leur propre bien-être comme ceux de la communauté, d'autre part développent leur capacité de concourir à leur propre développement comme à celui de la communauté » (UNICEF-OMS, 1978). En ne considérant que les individus et les familles pour caractériser la communauté, l’UNICEF et l’OMS, ne prennent pas en compte les formes organisées des communautés au-dessus des familles. C’est sans doute pour cela que les organisations à base communautaire et les organisations gouvernementales ne font pas partie du schéma de mise en œuvre de l’Initiative de Bamako. Les comités de gestion communautaires des centres de santé ne sont alors composés que de représentants individuels issus directement des familles, mais non d’organisations qui auraient pu offrir des laboratoires de réflexions stratégiques et des cadres d’action de redevabilité. Un autre élément restrictif de la vision de l’OMS et de l’UNICEF, concerne la prérogative de contrôle par les communautés. Tout comme cette notion est absente de leur définition, elle est également absente de la stratégie de mise en œuvre de l’Initiative de Bamako. Très peu d’importance a été accordée au contrôle du système de santé du niveau central au niveau périphérique par les communautés. Il a été surtout question de définir comment chaque communauté prise isolément contribuait à prendre en charge financièrement sa propre santé, sans se poser des questions sur les responsabilités de l’État, qui perçoit pourtant des impôts de ces mêmes communautés, et dont le devoir est d’offrir à sa population des services sociaux de base. Pour l’OMS et l’UNICEF, le premier objectif de la participation communautaire est « d'encourager les communautés à participer à la mise en place d'un système de financement communautaire de l'approvisionnement en médicaments et autres produits essentiels » (AFR/RC49/13). Force est de constater que cette priorité a pris le pas sur les prérogatives des communautés à participer à l’identification de leurs besoins, à l’organisation du système de soins et au contrôle de la gestion.
Le Fonds mondial est essentiellement un mécanisme de financement de la lutte contre les 3 pathologies que sont le VIH, le paludisme et la tuberculose, qui ne pouvait ignorer le renforcement des systèmes de santé. Il n’était pas censé édicter des politiques, mais financer les actions de lutte basées sur les orientations et normes existantes énoncées par des institutions plus habilitées telle que l’OMS. Cependant, la nature du Fonds mondial, dont le partenariat avec les autorités publiques, la société civile, les institutions techniques, le secteur privé et les personnes touchées par les maladies constitue le fondement même, était une opportunité pour les acteurs de la société civile, qui n’avaient pas voix au chapitre dans les délibérations de l’OMS, de se faire entendre. La composition hétéroclite du partenariat du Fonds mondial devint par la force des choses un laboratoire d’idées, de convergence d’expériences et d’acteurs en mal de reconnaissance. A travers ses « notes d’information », le Fonds mondial a diffusé des réflexions, des principes et des directives qui ont stimulé la participation communautaire et promu l’équité en matière de santé. La première « révolution » du Fonds mondial porte sur la définition des acteurs communautaires. Alors que la vision de l’UNICEF et de l’OMS se limite aux individus, leurs familles, les comités de gestion communautaires des centres de santé et les agents de santé communautaires, la note d’information sur le renforcement des systèmes communautaires, éditée en février 2016, inclut dans les acteurs communautaires les membres de la communauté (individus et familles), les organisations et les réseaux communautaires formels et informels, ainsi que d’autres organisations de la société́ civile. On doit sans doute cette vision du Fonds mondial à l’engagement des acteurs de la société civile, et particulièrement des organisations des personnes infectées par le VIH pour susciter une réponse au mal qui les décimait. C’est une vision plus large, plus fidèle et plus reconnaissante des acteurs de première ligne qui ont travaillé à dessiner l’engagement international contre le VIH, et par ricochet celui contre le paludisme, la tuberculose et le renforcement des systèmes de santé. La deuxième « révolution » du Fonds mondial porte sur les prérogatives des acteurs communautaires en matière de santé. La note d’information contredit le confinement dans lequel étaient maintenus les acteurs de la société civile : « ils peuvent jouer divers rôles dont la nature dépend précisément de leurs capacités et du contexte :
Les innovations en matière de participation communautaires dans les systèmes de santé du Fonds mondial, sont basées sur des données probantes et sont plus avant-gardistes que les propositions actuelles de l’OMS en la matière. Le Fonds mondial, fort de son poids financier, tente d’imposer ces innovations dans les pays de mise en œuvre de ses subventions. Cependant, sans le soutien proactif de l’OMS dans les pays, les innovations peinent à être opérationnalisées dans les subventions, et les interventions, quand elles sont mises en œuvre, n’ont pas un impact suffisant pour transformer les systèmes en place. A titre d’exemple, plusieurs subventions accordées par le Fonds mondial ne prennent pas en compte les 4 domaines d’intervention du renforcement des systèmes communautaires. Le Fonds mondial appuie actuellement l’élaboration de plans stratégiques de santé communautaire qui occultent l’implication des acteurs de la société civile et la prise en compte des droits des populations clés. Le prochain cycle de financement du Fonds mondial devra veiller à voir comment, au-delà du pouvoir financier, donner aux innovations qu’il finance, la légitimité et la reconnaissance qu’elles méritent, afin qu’elles aient un effet réel sur les politiques, et à termes un impact bénéfique pour les populations. Le Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères français a déjà donné le ton en organisant en janvier 2019 à Paris, une rencontre sur le rôle de la société civile dans le renforcement des systèmes de santé. La réflexion a débuté et mérite d’être poursuivie, car nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de faire du surplace ou pire encore, de reculer, malgré les sommes colossales investies.
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