Le différend de longue date entre l'Interactive Research and Development (IRD) du Pakistan et le Fonds mondial a atteint une nouvelle phase avec la décision rendue par un tribunal sud-africain au début de cette année. Le litige porte sur le partenariat de l'IRD avec le principal récipiendaire de la subvention du Fonds mondial pour la lutte contre la tuberculose au Pakistan. En 2021, le Fonds mondial a publié un rapport indiquant qu'une enquête sur l'IRD avait révélé "des preuves d'activités non réalisées, de réalisations programmatiques fabriquées et amplifiées, et de dépenses non justifiées". Le présent article fait suite à celui que nous avons publié il y a deux ans sur l'enquête du Bureau de l'Inspecteur général, montrant de ce fait que la polémique subsiste sur un autre continent. Il s'appuie sur un article du Lancet récemment publié sur la situation qui prévaut. Il soulève également la question des "privilèges et immunités", que nous examinons plus en profondeur.
Le 26 mai 2021, le GFO 397 a publié des informations relatives à un rapport du Bureau de l'Inspecteur général (BIG) portant sur l’enquête qu’il a menée sur trois événements distincts liés à la subvention pour la lutte contre la tuberculose au Pakistan dont The Indus Hospital (TIH) était le principal récipiendaire (PR) (Rapport sur son enquête relative à des irrégularités affectant une subvention du Fonds mondial au Pakistan ) Le présent article examine les ramifications du rapport du BIG et de l'action en justice qui en a résulté à l'encontre du Fonds mondial. En examinant les raisons pour lesquelles l'affaire a été introduite en Afrique du Sud, il soulève également la question des privilèges et immunités (Ps&I) pour les pays donateurs du Fonds mondial et les pays responsables de la mise en œuvre, et leur signification sur le plan pratique.
Pour rafraîchir la mémoire des lecteurs: en avril 2016, le Fonds mondial a conclu avec l'organisation Interactive Research and Development (IRD) un accord d'assistance technique à long terme (ATLT) pour soutenir la mise en œuvre du programme de lutte contre la tuberculose financé par le Fonds mondial à hauteur de 1 918 801 dollars pour la période allant de mai 2016 à décembre 2017. Dans le cadre de cet accord, l'IRD devait fournir des conseils techniques, un suivi stratégique et des services de personnel à The Indus Hospital (TIH), le principal récipiendaire (PR) pour le programme de lutte contre la TB. Cet accord a ultérieurement été prorogé jusqu'en décembre 2018.
Pour ne pas s’attarder sur les détails ici (vous pouvez lire notre article susmentionné). En effet, en décembre 2018, le Bureau de l’Inspecteur général avait reçu des informations relatives à des conflits d’intérêts présumés, et à des irrégularités relatives à la passation des marchés et à la mise en œuvre impliquant l’IRD. En analysant ces informations, le Bureau de l’Inspecteur général avait constaté que les processus de surveillance de routine du Fonds mondial avaient également décelé des irrégularités connexes dans l’acquisition de services auprès de l’IRD et d’un autre fournisseur, Interactive Health Solutions (HIS). L’enquête du BIG avait pour but de vérifier les allégations reçues, notamment en examinant le rôle du Secrétariat dans le traitement initial des rapports d’irrégularités dans cette subvention. L’enquête a couvert la période comprise entre le 1er janvier 2016 et le 31 décembre 2018.
Les trois principaux constats du BIG étaient les suivantes:
Comme l'indique un article paru en mai 2023 dans le journal The Lancet, "le différend entre l’Interactive Research and Development (IRD) et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme perdure depuis plusieurs années. Ce litige concerne le partenariat de l'IRD avec un bénéficiaire d'une subvention du Fonds mondial pour la lutte contre la tuberculose au Pakistan, dans le cadre duquel l'IRD exécuté plusieurs programmes de recherche et de mise en œuvre, notamment des services de soutien psychosocial pour les patients atteints de tuberculose multirésistante et la réalisation d'enquêtes de prévalence. Mais en 2021, le Fonds mondial a publié un rapport indiquant qu'une enquête sur l'IRD avait révélé "des preuves d'activités non réalisées, de réalisations programmatiques fabriquées et amplifiées, et de dépenses non justifiées".
L'IRD a nié les accusations et demandé une injonction pour amener le Fonds mondial à retirer le rapport de son site web. Curieusement, l'IRD l'a fait en portant l'affaire devant les tribunaux sud-africains plutôt qu'au Pakistan - nous en expliquons les raisons plus loin dans cet article. Le 6 février dernier, un juge de la Haute Cour sud-africaine a toutefois rejeté l'affaire après avoir conclu qu'il n'était "pas compétent" pour juger ce cas, mais il a également déclaré que "le Fonds mondial avait fait de fausses allégations et avait délibérément terni l'image de l'IRD". Le 3 mai, le même juge a accordé à l'IRD le droit de faire appel.
Le rapport du BIG qui constitue la base de cette affaire judiciaire a été publié en avril 2021, mais une version préliminaire avait été divulguée aux médias plus tôt dans l'année. Un média a rapporté que The Indus Hospital avait été accusé de "détournement de fonds", un terme qui n'apparaît pas dans la version finale du rapport d'enquête du BIG. En mai 2021, un porte-parole du Fonds mondial a déclaré à The Lancet que "rien n'indiquait que cette fuite provenait du Fonds mondial".
Comme le rapporte The Lancet, l'IRD a rejeté toutes les accusations du BIG. Il a fait valoir qu'il avait reçu l'autorisation du gestionnaire de portefeuille du Fonds mondial pour le Pakistan pour chacune des pratiques collusoires et anticoncurrentielles présumées. Le BIG a reconnu que le Secrétariat du Fonds mondial avait exercé une "surveillance insuffisante ou inefficace lors de l'examen et de l'approbation des sélections effectuées par The Indus Hospital". Mais il a souligné que "les décisions prises par le Secrétariat dans le cadre de la supervision n'atténuent toutefois pas les pratiques interdites constatées dans la gestion des fonds de la subvention par le récipiendaire principal [The Indus Hospital]". Le Directeur exécutif de l'IRD a réagi en affirmant que "l'IRD a fait preuve d’une transparence totale avec le gestionnaire de portefeuille du Fonds; nous avons obtenu son approbation à chaque étape du processus, et le Fonds mondial déclare que ça ne compte pas".
The Lancet affirme que la conduite du gestionnaire de portefeuille du Fonds durant la période couverte par le rapport du BIG "constitue l'un des éléments les plus intrigants de l'histoire". Le portefeuille du Pakistan tenu par le gestionnaire de portefeuille concerné a été sa dernière responsabilité au Fonds mondial car il est parti juste après; mais le Fonds mondial n'a pas voulu clarifier les circonstances de son départ au Lancet, et ce dernier n'a pas réussi à localiser l'individu en question. Toutefois, le Directeur exécutif de l'IRD a fourni à The Lancet des messages textuels qu'il a échangés avec le gestionnaire de portefeuille en mars 2021 et qui ont été soumis comme preuve dans le procès intenté en Afrique du Sud.
Un message du gestionnaire de portefeuille disait : "Je tiens vraiment à vous faire savoir que l'arrêt brutal de la mise en œuvre par TIH [The Indus Hospital] n'est pas une décision personnelle. Elle est venue d'en haut. Il a d'ailleurs été difficile de faire approuver cette période de clôture, car tout le monde ici vous considérait comme une sorte de gangster de Chicago". Il a qualifié le rapport du BIG d'"erroné" et d'"extrêmement biaisé", il a traité ses employeurs de "lâches" et a laissé entendre qu'on l'avait forcé à rédiger des courriels et des messages particuliers. Il a également semblé déprimé: "Honnêtement, je vais démissionner. J'ai perdu espoir. J'ai de l'espoir en Bach et Goethe, pas dans le FM".
L'IRD a intenté une action en justice contre le Fonds mondial en mai 2021 et le juge sud-africain a déclaré que "le rapport publié conserve en substance les allégations contre l'IRD qui sont manifestement inexactes, fallacieuses et fausses.... Les arguments et les réponses détaillés de l'IRD ont permis de présenter au Fonds mondial tous les faits pertinents et véridiques. Le fait qu'il ait terni l'image de l'IRD et qu'il ait maintenu de fausses allégations contre l'IRD est sans aucun doute intentionnel".
L'article paru dans The Lancet cite plusieurs experts en santé mondiale qui ont adressé des lettres au Fonds mondial en faveur de l'IRD. Une organisation basée aux États-Unis a décrit TIH et l'IRD comme figurant "parmi les meilleurs acteurs de mise en œuvre de la lutte contre la tuberculose dans le monde" dans une lettre adressée au Directeur exécutif du Fonds et datée du 25 mars 2021. Dans une autre lettre, un professeur du Département d'épidémiologie de l'école de santé publique Johns Hopkins Bloomberg a souligné que "l'IRD est l'une des rares organisations détenues par le Sud et exploitées dans le Sud dont le succès dans la lutte contre la tuberculose est reconnu à l'échelle mondiale". Il s'est dit préoccupé par le fait que cette affaire pourrait avoir "de graves conséquences néfastes pour l'ensemble de la communauté de lutte contre la tuberculose, car elle découragera d'autres organisations du Sud de poursuivre ces efforts"
Outre la décision d’interjeter appel par rapport à la décision de la Haute Cour concernant son défaut de compétence, l’IRD a l'intention d'intenter une action en diffamation contre le Fonds mondial. Le Directeur exécutif de l'IRD a déclaré à The Lancet que l'IRD avait choisi le système judiciaire sud-africain parce que le Fonds mondial bénéficie généralement d'une immunité contre les procédures judiciaires et les poursuites en Suisse où il a son siège. Il a déclaré que l'IRD voulait "demander justice" dans un pays doté d'un cadre juridique et d'un système judiciaire solides. Il a également déclaré que l'IRD avait délibérément choisi l'Afrique du Sud en raison de ses projets et de son partenariat avec le Fonds mondial, ainsi que de la présence de ce dernier dans ce pays.
Toutefois, le fait que l'Afrique du Sud ne soit pas un pays qui accorde des privilèges et des immunités au Fonds mondial a sans doute joué un rôle dans cette décision.
Le rapport annuel sur les privilèges et immunités (GF/B49/10) a présenté la mise à jour suivante sur la question au cours de la dernière réunion du conseil d'administration à Hanoi au mois de mai.
Il convient de noter que le point 5 b) ci-dessus stipule que "les P&I fournissent aux responsables, au personnel, aux programmes et aux ressources du Fonds mondial des protections essentielles...., notamment l'immunisation du Fonds mondial contre les poursuites judiciaires dans les pays". Le point 8 a) précise que "le Fonds mondial et les pays responsables de la mise en œuvre assument tous deux les conséquences de l'absence de P&I". Par exemple: En l'absence de P&I, le Fonds mondial et les pays chargés de la mise en œuvre assument tous deux le coût lié aux litiges dans les pays. Il s'agit d'un risque important, tant en termes de coûts lies au règlement des litiges qu'en ce qui concerne les opérations dans les pays. Par exemple, un plaignant pourrait poursuivre le Fonds mondial dans un pays tiers en raison de la taille du portefeuille de subventions du Fonds mondial et de la possibilité de saisir les fonds de subventions du Fonds mondial dans le pays, de signifier des actes de procédure judiciaires et de contraindre des individus ... par des procédures judiciaires nationales".
La Suisse est un pays qui a octroyé des P&I, ce qui n'est pas le cas de l'Afrique du Sud, qui dispose pourtant d'importantes ressources du Fonds mondial. On comprend donc pourquoi l'IRD a essayé d'intenter un procès au Fonds mondial dans un pays n'a pas souscrit aux P&I.
Le Fonds mondial ne fera pas marche arrière en ce qui concerne le rapport du BIG. "Le Fonds mondial est d'avis que les diverses entités de l'IRD, et d'autres entités contrôlées par le même groupe de personnes se sont livrées à des pratiques interdites telles que décrites dans le rapport du BIG, et que ces pratiques ont enrichi l'IRD et privé les patients et les systèmes de santé du Pakistan de ressources indispensables", a déclaré un porte-parole du Fonds mondial au journal The Lancet. La direction de l'IRD ayant également confirmé qu'elle n'avait pas l'intention de reculer, il est clair que le conflit continuera de faire des étincelles jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée, et l'une des deux parties ne sera pas satisfaite du résultat final.
Merci de lire l’article du Lancet pour obtenir plus de détails sur les problèmes soulevés!
Le rapport annuel sur les privilèges et immunités (GF/B49/10) devrait bientôt être disponible en ligne à l'adresse https://www.theglobalfund.org/en/board/meetings/49/
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