Un rapport du Réseau des défenseurs du Fonds mondial souligne la nécessité pressante que celui-ci revienne sur la bonne voie pour mettre fin aux épidémies

1. NOUVELLES ET ANALYSE
2 Sep 2018
Les défenseurs décrivent des tendances inquiétantes dans le financement de la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme et appellent à l’action

« Si la communauté internationale se contente de maintenir les niveaux actuels d’investissement et de programmation face [au sida, à la tuberculose et au paludisme], les cibles mondiales pour 2025 et 2030 seront irréalisables. » C’est là le message d’alarme lancé dans un nouveau rapport du Réseau des défenseurs du Fonds mondial (GFAN), intitulé Revenir sur la bonne voie pour mettre fin aux épidémies (Get Back on Track to End the Epidemics). Selon le rapport, publié le 25 juillet à la conférence internationale sur le sida qui s’est tenue à Amsterdam et disponible en ligne, « le financement stagnant ou en déclin des bailleurs de fonds internationaux, selon l’hypothèse que des progrès seront réalisés grâce à des gains d’efficacité et à l’augmentation des investissements nationaux (...) fera dérailler les tentatives de maîtriser les épidémies et d’y mettre fin ».

Évoquant des tendances épidémiologiques inquiétantes (ralentissement ou insuffisance de la réduction des infections et des décès dus au sida, à la tuberculose et au paludisme) et des données dont il ressort que même les niveaux actuels d’aide internationale pour la lutte contre les trois maladies s’avèreront insuffisants pour atteindre les cibles mondiales, le rapport appelle la communauté internationale à « revenir sur la bonne voie ». Pour le Réseau, revenir sur la bonne voie veut dire augmenter substantiellement les contributions des pays donateurs (et maîtres d’œuvre) aux efforts de lutte contre les maladies, ce qui pourrait se faire en grande partie au travers de promesses plus importantes lors de la reconstitution des ressources du Fonds mondial l’an prochain. Le principal message du rapport est une prise de position audacieuse, mais bien étayée, concernant les besoins de financement mondial de la lutte contre les trois maladies pour la période 2020/2022, qui sera financée au travers de la sixième reconstitution des ressources (voir l’image ci-après). Pour le Fonds mondial en particulier, le rapport soutient que les donateurs doivent accroître leurs promesses de dons d’au moins 22 pour cent par rapport à la reconstitution précédente des ressources, lancée à Montréal en septembre 2016 pour la période 2017/2019.

 

Image 1 : Besoin financier mondial pour revenir sur la bonne voie. Extrait du rapport Get Back on Track to End Epidemics.

Remarque sur le graphique ci-dessus : Quelques jours après la publication du rapport, le partenariat Halte à la tuberculose a présenté des calculs actualisés sur les besoins aux fins de la riposte mondiale à la tuberculose. À la conférence internationale 2018 sur le sida, Halte à la tuberculose a déclaré qu’en fait, la riposte à la tuberculose sur la période 2018/2020 a besoin de 65 milliards de dollars, soit le double du niveau actuel d’investissement. Selon ces nouveaux chiffres, il faudra au moins 14 milliards de dollars par an à partir de 2020, dont au moins 1,6 milliard de dollars au travers du Fonds mondial. Le Réseau des défenseurs du Fonds mondial a publié lors de la conférence un communiqué de presse reflétant ces chiffres mis à jour.

Dangers de la riposte mondiale aux épidémies

Pour illustrer son argument selon lequel les efforts de la communauté internationale ne sont pas en voie d’atteindre les objectifs de développement durable relatifs à l’élimination des épidémies de VIH, de tuberculose et de paludisme à l’horizon 2030, le rapport met en lumière six tendances inquiétantes.

Les adolescents et les jeunes femmes sont trop exposés au risque

La principale préoccupation tient au fait que la génération des adolescents et des jeunes femmes, qui a atteint des proportions jamais vues (qualifiée récemment d’« explosion démographique » à AIDS 2018) est confrontée à tout un éventail de menaces en termes de santé, de bien-être général et de sécurité. Plus de 350 000 nouvelles adolescentes et jeunes femmes continuent d’être infectées chaque année dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Ces taux d’infection contrastent avec les taux en recul parmi de nombreuses autres populations, « signal d’une recrudescence potentielle des épidémies de VIH à mesure que les cohortes de jeunes s’agrandissent ». Si la communauté internationale ne parvient pas à maîtriser le VIH parmi ces populations, fait valoir le rapport, c’est le projet tout entier visant à mettre fin à l’épidémie de VIH qui risque de ne pas être mené à bien au cours des douze prochaines années.

Lors d’une conférence de presse organisée à Amsterdam au sujet du rapport, Maurine Murenga, membre du Conseil d’administration du Fonds mondial pour la délégation des communautés, a déclaré : « Il y a des donnés réellement effrayantes dans ce rapport – non seulement en termes de chiffres, mais également en termes d’une épidémie qui prend de l’ampleur. Nous avons besoin de beaucoup, beaucoup plus de ressources pour y faire face. Si nous ne l’enrayons pas maintenant, les choses vont s’aggraver. Tout le monde doit augmenter sa part ! »

Les populations clés et vulnérables continuent d’être laissées pour compte

Une autre menace importante pour la réussite de la lutte contre les maladies est le fait que les systèmes de santé continuent de négliger les populations clés et vulnérables par rapport aux trois maladies. Le rapport cite de nouvelles données d’amfAR, The Foundation for AIDS Research (la fondation américaine pour le financement de la recherche contre le sida), selon lesquelles 80 pour cent des nouvelles infections au VIH en dehors de l’Afrique subsaharienne et 25 pour cent de celles qui surviennent en Afrique subsaharienne concernent les populations clés et leurs partenaires sexuels. Par ailleurs, les personnes vivant avec le VIH et les autres populations clés sont exposées à un risque substantiel de contracter la tuberculose et d’en mourir. Quant aux migrants – population qui ne cesse de croître à l’échelle mondiale – ils continuent d’afficher des niveaux de risque parmi les plus élevés par rapport aux trois maladies. Or, malgré leur profil grandissant dans les débats sur la santé mondiale, les populations clés ne reçoivent toujours pas les niveaux appropriés d’interventions financées pour les trois maladies, et risquent particulièrement d’être laissées pour compte dans certains pays à revenu intermédiaire dont les donateurs comme le Fonds mondial se retirent rapidement, les abandonnant à leur sort face à des pouvoirs publics souvent hostiles.

Droits humains en danger

Un corollaire de la négligence dont souffrent les populations clés est la fréquence grandissante à laquelle les droits humains sont attaqués. Comme le souligne le rapport : « Les principales mesures mondiales des droits humains font état d’une dégradation de la situation en termes de droits dans toutes les régions du monde. » Le rapport reconnaît le rôle central des droits humains dans la réalisation des objectifs de développement durable, tant ceux liés à la santé que les autres. Malgré une tendance mondiale regrettable à l’encontre du respect des droits humains universels, le rapport décrit néanmoins le Fonds mondial comme une influence majeure en faveur des droits humains, sous l’effet de ses exigences de respect des droits des personnes et d’appui de démarches non discriminatoires par les pays récipiendaires.

Résistance aux médicaments à la hausse, accès menacé

Deux des autres dangers principaux concernent les médicaments : la résistance à ceux-ci est à la hausse, et dans le même temps l’accès aux médicaments est menacé. Ces deux dangers sont irrémédiablement liés. D’une part, certaines entités commerciales et publiques cherchent à « tirer un bénéfice maximal » des médicaments vitaux, soutient le rapport, tandis que, d’autre part, les efforts visant à atténuer la résistance grandissante à certains médicaments essentiels ne sont pas suffisamment développés ou mis en œuvre. Cette combinaison représente un défi majeur pour la lutte contre les épidémies, sans parler de la mise à échelle nécessaire que réclame le rapport.

L’aide internationale stagne/recule, alors même qu’il faudrait l’accroître

Enfin, l’équation de l’aide internationale évolue en décalage avec le besoin mondial. À l’heure où de nombreux pays ayant d’importantes épidémies de VIH, de tuberculose et de paludisme passent du statut de pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire de la tranche inférieure à une catégorie supérieure, la logique adoptée par les donateurs pour investir s’affaiblit. À en croire que la réussite est punie dans cet arrangement. Réduire les investissements des donateurs dans les pays à revenu intermédiaire alors qu’ils sont sur le point de parvenir à un tournant crucial dans la lutte contre leurs épidémies menace de leur faire perdre le terrain gagné, avec des « résultats potentiellement désastreux », soutient le rapport. Celui-ci met en lumière la triste réalité, à savoir que « plus de 70 pour cent des personnes vivant avec les trois maladies habitent dans des pays dont les systèmes de santé sont débordés ». Quelle que soit leur catégorie de revenu, et en dépit des investissements nationaux en hausse dans de nombreux pays, les pays à revenu faible et intermédiaire continuent de dépendre largement de l’aide internationale pour lutter contre leurs épidémies, comme on peut le voir dans le tableau ci-dessous.

Tableau 1. Aide internationale dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Extrait du rapport Get Back on Track to End the Epidemics.

Tableau 1. Aide internationale dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire. Extrait du rapport Get Back on Track to End the Epidemics.
En 2017, dans les pays à revenu faible et intermédiaire, l’aide internationale a représenté
Maladie Pourcentage des dépenses Aide internationale Dépenses totales
VIH 40% 9 milliards de dollars 17.9 milliards de dollars
TB 16% 1,1 milliards de dollars 6,9 milliards de dollars
Palud 69% 1,9 milliards de dollars 2,7 milliards de dollars

Plan pour revenir sur la bonne voie

Le rapport appelle à une « action immédiate » pour revenir sur la bonne voie, et dresse cinq plans pour y parvenir, chacun d’entre eux ciblant un groupe spécifique de parties prenantes. Étant donné que le rapport décrit ces plans de manière exceptionnellement concise et pointue, nous avons choisi de reproduire le texte original pour les lecteurs de l’OFM.

  1. Les gouvernements des pays donateurs et des pays en développement doivent reconnaître l’urgence et le danger de la situation, et mobiliser des ressources financières supplémentaires sans délai. Les partenaires techniques ont estimé que le montant total des ressources financières nécessaires pour lutter contre le sida, la tuberculose et le paludisme s’élève à 46 milliards de dollars annuels, dont GFAN estime que 14,55 à 18 milliards USD devraient être investis via le Fonds mondial sur la période 2020-2022. Pour la sixième conférence de reconstitution du Fonds mondial, cela correspondrait à une augmentation au minimum de 22 %, par rapport aux 11,9 milliards de dollars levés lors de la cinquième conférence de reconstitution (2017-2019). Les pays donateurs doivent s’engager sans délai à augmenter leur contribution au Fonds mondial pour la période 2020-2022.
  2. Les experts et les décideurs doivent reconnaître les retards dans la lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, et adapter les stratégies pour remettre le monde sur la voie de l’éradication des trois grandes pandémies.
  3. Les partenaires techniques, notamment l’OMS, l’ONUSIDA et les partenariats Halte à la tuberculose et Roll Back Malaria, doivent mettre à jour leur évaluation des progrès, des défis et des besoins actuels, et réaliser des projections des trajectoires épidémiques selon les différents scénarios de financement.
  4. Le Fonds mondial, compte tenu de son efficacité et de son rôle central dans le financement des ripostes aux épidémies, doit se fixer des objectifs ambitieux de mobilisation des ressources financières pour la période 2020-2022, et détailler les coûts de l’inaction.
  5. Les activistes doivent demander une augmentation des investissements mondiaux pour la santé et les programmes contre le VIH, la tuberculose et le paludisme, et inciter tous les gouvernements à construire des systèmes de santé résilients et durables et à tenir des engagements pour la santé.

Remarque : GFAN propose sur son site à la fois le rapport intégral en anglais et son résumé en différentes langues. Nous avons remarqué un écart entre les chiffres cités dans le rapport intégral et le résumé concernant les montants mentionnés au point 1 de l’encadré ci-dessus. Pour des raisons d’uniformité entre le Global Fund Observer et l’Observateur du Fonds mondial, nous avons choisi de maintenir les mêmes chiffres que ceux cités dans le Global Fund Observer, qui sont ceux de la version intégrale du rapport.

Rapport musclé

Tandis que beaucoup d’auteurs de documents de plaidoyer croisent les doigts et espèrent que d’autres utiliseront les arguments et les statistiques qu’ils présentent, le GFAN va un cran plus loin avec le rapport Revenir sur la bonne voie. Plutôt que de se contenter de rédiger et publier le rapport, le GFAN met également un ensemble de documents à la disposition des activistes, afin d’élargir l’utilité et l’impact du rapport. Sur la page web du rapport, les lecteurs trouveront un modèle de communiqué de presse, un modèle de publication sur les réseaux sociaux, ainsi que des graphiques, des images, des diapositives pour présentations PowerPoint et des « arguments clés » qu’ils peuvent utiliser à leur gré. En outre, le résumé du rapport est disponible en français, en espagnol et en russe. Bien que non abordées dans cet article, des sections « pleins feux » riches en données sur chacune des trois maladies figurent également dans la version intégrale (anglaise) du rapport, sur lesquelles les activistes cherchant à défendre leur cause au moyen du rapport peuvent s’appuyer.

Le rapport et les documents connexes représentent un effort poignant et coordonné visant à influencer la donne pour la sixième reconstitution des ressources, qui commencera au début de l’année prochaine. Cela s’inscrit dans la lignée de la mission du GFAN consistant à appuyer le plaidoyer en faveur de l’augmentation des promesses de dons pour la reconstitution des ressources imminente et les cycles antérieurs.

Mike Podmore, directeur exécutif du réseau STOPAIDS, basé au Royaume-Uni, et membre du Conseil d’administration du Fonds mondial pour la délégation des ONG des pays développés, a mis en contexte le rôle de ce rapport lorsqu’il a pris la parole à la conférence de presse. « Lors des précédentes reconstitutions des ressources, il y avait une partie établie de la danse traditionnelle des défenseurs et des donateurs, selon laquelle ces derniers lançaient systématiquement la discussion en disant : « Le contexte financier et politique étant très difficile, une augmentation est improbable. Nous pourrons nous estimer heureux si nous parvenons à maintenir le financement actuel. »

« Ils essaient de faire baisser les attentes, puis nous ignorons les mises en garde et demandons le montant des ressources nécessaires pour mettre fin aux épidémies », a expliqué M. Podmore. « Cette fois, les circonstances sont réellement un peu différentes, parce que, malheureusement, le pessimisme autour du financement est plus justifié. Non seulement le contexte politique dans bon nombre des pays donateurs clés est incroyablement difficile, mais les importants déficits de financement de la lutte contre les trois maladies semblent s’accentuer. Ce rapport est un antidote à ce pessimisme, et un appel à l’action. »

Autres ressources :

Le rapport Get Back on Track et les documents connexes sont disponibles à l’adresse suivante :
http://www.globalfundadvocatesnetwork.org/campaign/get-back-on-track/#.W3NpRX4nZTb

De plus amples informations sur le Réseau des défenseurs du Fonds mondial sont disponibles à l’adresse suivante :
http://www.globalfundadvocatesnetwork.org/

De plus amples informations sur amfAR: The Foundation for AIDS Research sont disponibles à l’adresse suivante :
https://www.amfar.org/

Des discussions plus approfondies sur l’explosion démographique » et les raisons pour lesquelles la prévention du VIH parmi les jeunes est cruciale sont disponibles dans The Lancet, à l’adresse suivante :
https://www.thelancet.com/pdfs/journals/lanhiv/PIIS2352-3018(16)30058-3.pdf


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