Sida et tuberculose en prison : le problème de la nutrition des détenus malades

4 Mar 2014

Vertiges, tremblements, crampes d’estomac et amaigrissement sévère. Depuis que ses proches ne lui apportent plus de nourriture à la prison, ce détenu séropositif sous traitement ne mange presque plus. Il refuse en effet la ration quotidienne que distribue la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). « J’ai trop peur des maladies que je pourrais attraper. J’ai vu des cafards dans le riz et la sauce qu’on nous sert. Un des détenus de ma cellule est mort à cause du béribéri (maladie nutritionnelle récurrente dans les prisons de Côte d’Ivoire NDLR) », raconte-t-il.

A côté, celui qui distribue les antirétroviraux (ARV) acquiesce. « La dernière fois que je l’ai vu, j’ai cru qu’il était en train de délirer ». « J’avais des vertiges », répond le prisonnier, en jean et chemise colorée, debout dans un bureau du centre de santé de la Maca.

Dans les prisons de Côte d’Ivoire, le manque de nourriture et sa mauvaise qualité limitent fortement les chances de succès du traitement du sida et de la tuberculose. Même quand les médicaments sont disponibles, beaucoup de détenus malades s’affaiblissent ou interrompent leur traitement à cause de leurs effets secondaires lorsqu’ils sont pris l’estomac vide.

Dans le cabinet aux minuscules fenêtres en verre épais et à la porte en fer où il reçoit les détenus, le docteur Bouaffou Kouamé confirme. « Les détenus VIH se plaignent toujours du manque de repas. Ici, la nourriture est insuffisante en qualité et en quantité. La ration quotidienne pour les prisonniers, malades ou non, est composée le plus souvent de riz, ou alors d’igname ou d’attiéké, agrémenté d’une sauce. Pas de poisson ni de viande. Or, il y a en majorité des jeunes donc ils ont besoin de bien manger. »

Au Centre antituberculeux, les malades mangent à leur faim pendant leur période d’isolement, allant de deux à trois mois, explique Marcel N’Guessan Bony, le responsable adjoint du Centre. « Mais le problème c’est que ces repas ne sont pas assez nutritifs. Il y a des tuberculeux qui sont très dénutris. Il nous faudrait de la farine enrichie. »

L’administration pénitentiaire ne disposant pas de statistiques nationales, il reste difficile d’évaluer le nombre de détenus séropositifs et tuberculeux dans les 33 prisons du pays. Cependant, selon une étude réalisée par les ministères de la Justice et de la Santé et rendue en 2010, la prévalence du VIH dans les prisons en 2009 était de 10 %. Rodrigue Abro, le responsable du suivi du traitement VIH à la Maca, a recensé une centaine de séropositifs, mais il pense que ce chiffre est bien plus important. En février, seuls 29 détenus étaient sous ARV à la prison d’Abidjan, selon le personnel médical.

Pauvreté et stigmatisation

Aujourd’hui, aucune solution pérenne n’a encore été trouvée pour apporter aux détenus séropositifs et tuberculeux une alimentation suffisante, par manque d’argent d’abord.

En 2013, le gouvernement n’a octroyé qu’environ $0,65 pour la nourriture des prisonniers, par jour et par personne, selon la direction de l’administration pénitentiaire. « Nous n’avons pas assez d’argent pour améliorer et augmenter la ration quotidienne », déplore Babacar Ouatta, le directeur de l’administration pénitentiaire. « L’autre problème, c’est que nous avons un budget annuel pour chaque prison. Donc quand le nombre de prisonniers augmente dans l’année, le budget nourriture, lui, ne suit pas.»

Cependant, le Fonds Mondial va financer la distribution de 100 kits alimentaires par an, pour les trois ans à venir, dans 22 prisons du pays. Ces kits, composés notamment de riz, d'huile et de farine, peuvent nourrir une personne pendant six mois et seront uniquement destinés aux détenus sous ARV. Selon Alliance Côte d'Ivoire, récipiendaire des subventions du Fonds mondial, les kits seront mis à disposition par le Programme Alimentaire Mondial et distribués par Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) à compter de mars 2014. Chacun coûte $57 et peut nourrir un détenu pendant six mois, pour un programme de $17 200 au total.

Autre problème épineux : fournir un repas en plus aux prisonniers malades revient à les stigmatiser, dans une société où les séropositifs et les tuberculeux sont considérés comme des parias.

Esther, sous-récipiendaire du Fonds mondial, apporte un appui nutritionnel aux prisonniers. Cette distribution s’effectue au sein de l’infirmerie de la Maca. Or, la majorité des prisonniers dort en cellule, et non pas à l’infirmerie. Un des détenus hésite d’ailleurs à venir y chercher son repas quotidien. « Si ceux qui sont dans ma cellule me voient aller chercher un plat à l’infirmerie, ils vont se poser des questions. Je risque d’avoir des problèmes, non ? », s’interroge-t-il. Le personnel médical lui propose alors de venir manger à l’infirmerie, mais il craint tout de même d’être suivi.

Encadré

Nourrir les détenus malades sans les stigmatiser : les solutions du Mali et du Burundi

Un seul repas par jour pour les détenus de la prison d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, composé de riz et de sauce. La maison d’arrêt de Bamako, au Mali, sert aux prisonniers deux rations quotidiennes, souvent du mil et des haricots. Au Burundi, haricots et pâte de maïs sont au menu, une fois jour. Pas de poisson ni de viande, pourtant riches en protéines.

Des rations insuffisantes et de mauvaise qualité, qui ne permettent pas aux détenus malades de prendre leur traitement dans de bonnes conditions.

A Bamako, comme dans d’autres prisons africaines, l’enjeu est de mieux nourrir les détenus séropositifs et tuberculeux, tout en évitant de les stigmatiser aux yeux des autres prisonniers.

« Pour cela, nous avons trouvé une solution. Nous convoquons les malades dans les bureaux des services sociaux, toujours dans le but d’être discret. Les autres détenus ne peuvent ainsi pas savoir qui a donné le kit (composé de lait, sucre, huile, savon). Cela peut tout aussi bien être fourni par des proches et donc le lien détenu malade = détenu séropositif n’est pas fait », explique le docteur Issouf Maïga, coordinateur à Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) au Mali.

C’est au Burundi, où travaille aussi l’organisation Esther, qu’il y a le plus d’espoir, selon Mohamed Touré, le chargé régional d'accompagnement psychosocial. « A la prison de Bujumbura, la capitale, il y a une association de détenus vivants avec le VIH, et ils ne se cachent pas. Ils font de la sensibilisation au sein de la maison d’arrêt et ont même un petit restaurant, où ils préparent des repas et les vendent aux autres détenus ».

Fin septembre 2013, 191 détenus séropositifs et 31 prisonniers tuberculeux étaient sous traitement dans les prisons burundaises, selon Esther.

*Lire l'article en anglais. Read the article in English.

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