Le partenariat entre le Fonds mondial et Heineken continue de faire la une

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29 Mar 2018
Selon un éditorial dans The Lancet, Peter Sands doit trouver un équilibre entre sa passion du secteur privé et le respect du pluralisme de la communauté de la santé mondiale

Le partenariat Fonds mondial/Heineken continue de faire des remous, et le Directeur exécutif du Fonds mondial, Peter Sands, s’est vu entraîné dans le tourbillon.

Dans un profil de M. Sands, paru le 10 mars dans The Lancet, Pamela Das cite ce dernier affirmant qu’il se concentrera sur « l’efficacité interne de l’organisation, et recherchera des partenariats susceptibles de renforcer les capacités existantes, par exemple pour contribuer à faire face aux difficultés liées à la logistique et à l’approvisionnement, en vue d’atteindre les populations clés et de réduire le nombre de nouvelles infections.

M. Sands a poursuivi en ces termes :

« La communauté de la santé mondiale doit faire participer le secteur privé plutôt plus que moins. Et elle doit le faire plus efficacement que par le passé. Car si nous voulons réellement réaliser les objectifs de développement durable et mettre en place des systèmes de santé plus résistants, nous devons nous associer au secteur privé pour mettre à profit ses ressources et ses capacités d’innovation.

Le partenariat n’est pas synonyme d’adhésion aveugle, et selon mon expérience, les meilleurs partenariats combinent collaboration et volonté de remettre en question et d’être remis en question. J’ai écouté attentivement les préoccupations exprimées à propos des partenariats avec des sociétés du secteur privé, et je suis d’accord pour dire que les bénéfices de tout partenariat... doivent être soupesés par rapport aux risques, et je suis prêt à écouter différentes perspectives et à ouvrir un dialogue sur ces compromis. »

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Dans un éditorial du Lancet également paru le 10 mars, on peut lire ceci : « En l’espace de quelques semaines à peine, la réputation du nouveau Directeur exécutif du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, Peter Sands, est passée de figure respectée à irresponsable, selon certaines voix critiques. »

Dans une rubrique parue dans un numéro de novembre dernier du Lancet, le rédacteur en chef, Richard Horton, avait réservé un accueil inconditionnel à M. Sands, louant sa « crédibilité » et sa « vision nouvelle et rafraîchissante ».

Dans son éditorial, The Lancet s’exprimait ainsi : « M. Sands a œuvré assidûment à convaincre les gouvernements de prendre les coûts économiques des maladies infectieuses plus au sérieux. Son expérience passée à la tête de Standard Chartered donnait encore plus de force à ses arguments. Puis Heineken a fait les gros titres. »

 

Selon The Lancet, la réaction de M. Sands aux critiques s’est avérée solide. « Il reconnaît que la communauté de la santé mondiale au sens large est sceptique quant à la valeur de partenariats avec des sociétés comme Heineken. Il est prêt à écouter les critiques. Mais dans le même temps, il assume pleinement sa position concernant l’engagement avec le secteur privé. Les partenariats avec le monde des affaires seront sa raison d’être, ce qui le définira. »

« M. Sands adopte une stratégie de perturbation constructive au Fonds mondial », pouvait-on lire dans The Lancet. « Un tel bouleversement est bienvenu. Le Fonds mondial a besoin d’une nouvelle énergie et d’un renouveau des pensées. » The Lancet ajoutait cependant :

« S’aliéner de larges pans de la communauté de la santé mondiale, avec laquelle le Fonds mondial devrait forger des alliances productives, est une erreur. M. Sands doit suivre des cours de rattrapage en diplomatie appliquée à la santé mondiale et trouver un équilibre entre sa passion du secteur privé et le respect du pluralisme de la communauté de la santé mondiale. La diversité de la santé mondiale est une force pour le Fonds mondial. Il convient d’en tirer parti, pas de la désestimer. »

Le 13 mars, Peter Sands a réagi sur Twitter :

Ma passion va à l’impact, pas au secteur privé en soi. Et le fait d’élargir l’engagement avec les acteurs du secteur privé n’augmente-t-il pas la diversité et le pluralisme dans la santé mondiale ?

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Le 2 mars, à Genève, la Directrice exécutive par intérim du Fonds mondial, Marijke Wijnroks, a rencontré des représentants d’IOGT International, de l’Alliance mondiale sur les politiques en matière d’alcool (Global Alcohol Policy Alliance) et de l’Alliance sur les maladies non transmissibles (NCD Alliance), les trois organisations qui s’étaient opposées au partenariat avec Heineken dans une lettre ouverte envoyée au Fonds mondial le 1er février (voir l’article de l’OFM).

« Les représentants de la société civile présents à la réunion se sont félicités de la nature franche et constructive des discussions et de l’ouverture du Fonds mondial concernant la révision de ses critères et des procédures de vérification préalable relatifs aux partenariats compte tenu des préoccupations et des preuves avancées », écrivait l’Alliance sur les MNT le 9 mars dans un billet sur son site Web. « Le Fonds mondial s’est également montré intéressé à participer à un dialogue sur les déterminants commerciaux et les partenariats compatibles (ou non) parmi les organismes de santé mondiale et de développement et les organisations internationales. »

« Nous sommes déterminés à aider le Fonds mondial à la fois à rédiger de meilleures directives d’évaluation des risques et à s’attaquer à l’alcool en tant que facteur de risque majeur pour les personnes et les communautés touchées par la tuberculose et le sida », a déclaré Kristina Sperkova, présidente internationale d’IOGT International.

Dans son billet, l’Alliance sur les MNT indiquait : « Les commentaires du nouveau Directeur exécutif Peter Sands dans les jours qui ont suivi la réunion » – se référant au profil dressé par Pamela Das dans The Lancet – « montrent qu’il ne tient pas suffisamment compte des préoccupations exprimées dans le secteur de la santé et du développement à propos du partenariat avec une industrie de produits nocifs, en particulier en ce qui concerne les bénéfices qu’en tirent ces entreprises, par exemple en termes d’approbation implicite et d’accès aux décideurs de haut niveau. »

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Dans un article paru le 15 mars sur le site Web de National Public Radio aux États-Unis, Seth Faison, directeur de la communication au Fonds mondial, a répondu aux critiques sur le partenariat.

 

M. Faison y explique que le Fonds mondial doit s’éloigner du statu quo si nous voulons atteindre les objectifs d’élimination du sida, de la tuberculose et du paludisme dans le monde d’ici 2030. Et d’après lui, Heineken peut l’aider à atteindre ces cibles ambitieuses. « Plus précisément », ajoute-t-il, « Heineken peut nous faire bénéficier de son expérience en matière de prévision de la demande et de contrôle de qualité durant l’expédition, de gestion des données et de logistique de la chaîne d’approvisionnement. Ce qui importe, c’est de faire parvenir les médicaments essentiels et autres fournitures sanitaires là où et quand on en a besoin ».

Jason Beaubien, auteur de l’article, mentionne un programme mis sur pied par le Fonds mondial en association avec Coca-Cola, baptisé projet Last Mile, très similaire au partenariat avec Heineken. Le projet Last Mile offre un soutien logistique dans le cadre de la distribution de médicaments et de fournitures médicales en Afrique.

L’article cite Erika Linnander, responsable technique principale au Global Health Leadership Institute de l’Université Yale, selon laquelle « l’idée que le projet Last Mile consiste à charger des médicaments dans des camions de Coca-Cola ou à placer des préservatifs dans les caisses de Coca-Cola est fausse, ce n’est pas vraiment de cela qu’il s’agit ». Selon Mme Linnander, le projet Last Mile vise à transférer les connaissances institutionnelles d’une entreprise du secteur privé, Coca-Cola, au secteur public de huit pays africains. Elle donne l’exemple des responsables de la chaîne d’approvisionnement de Coca-Cola en Afrique du Sud, qui ont aidé le ministère de la Santé à mettre en place un nouveau réseau de distribution des médicaments contre le VIH. L’objectif était de permettre aux patients d’enlever leurs médicaments délivrés par le gouvernement dans des lieux plus pratiques, comme des bureaux de poste ou des pharmacies privées.

« Or, c’est justement à ça que Coca-Cola excelle », ajoute Mme Linnander. « L’entreprise est en contact avec un nombre infini de kiosques dans tout le pays, et achemine ses produits vers toutes sortes de points de vente. Alors elle a aidé à la planification stratégique pour faire parvenir vos produits, ces médicaments, à d’autres points d’enlèvement. »

Mme Linnander a rédigé des évaluations du projet Last Mile. Selon elle, Heineken apporterait probablement une expérience similaire en matière de logistique dans le cadre du partenariat avec le Fonds mondial. Elle ajoute que le partenariat avec Coca-Cola a lui aussi parfois suscité la controverse. Certaines personnalités politiques locales remettaient en cause les motifs de Coca-Cola et le caractère approprié du programme. Coca-Cola a attiré les critiques de responsables de la santé publique dans de nombreuses régions du monde, qui l’accusent de contribuer au problème émergent du diabète.

Mme Linnander dit avoir elle-même beaucoup réfléchi à la question. « Vous savez, je travaille dans un département de santé mondiale. Je pense qu’il est utile d’être transparent quant aux bénéfices commerciaux potentiels pour Coca-Cola, principalement en termes de réputation, d’image de marque et de considérations de ce genre. S’il s’agissait d’une intervention dans le domaine de la nutrition, je crois que j’aurais un point de vue très différent et que cela me mettrait très mal à l’aise. Mais ce projet [Last Mile] concerne principalement les chaînes d’approvisionnement. »

Dans l’article de NPR, M. Beaubien cite John Norris, chercheur principal au Center for American Progress, selon lequel ces associations peuvent être difficiles d’un point de vue politique. Néanmoins, M. Norris soutient que les défenseurs de la santé mondiale seraient plus avisés de dialoguer avec l’industrie de la bière que de déclarer Heineken trop nuisible pour pouvoir envisager un tel partenariat.

« Bon nombre d’organismes philanthropiques aujourd’hui tout à fait acceptés ont été mis sur pied par des barons voleurs qui ont construit leur fortune en ayant recours à des méthodes pas très catholiques », affirme M. Norris. « Je peux certainement comprendre un grief légitime de la part de la communauté qui lutte contre les maladies non transmissibles, inquiète d’un partenariat entre une société qui vend des boissons alcoolisées et le Fonds mondial. Mais, vous savez, nous vivons dans un monde tellement interconnecté, nous devons trouver des manières d’avoir les entreprises de notre côté. »

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Entre-temps, l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche (UNITAR) a annoncé un partenariat avec Anheuser-Busch InBev, le plus grand producteur de bière du monde. Les deux organisations prévoient de collaborer pour améliorer la sécurité routière.

Note de la rédaction : Signalons en passant que Peter Sands a tweeté que son premier jour de travail en qualité de Directeur exécutif du Fonds mondial fut le 4 mars 2018.


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