Accélération ou retour en arrière ? L’argumentaire en faveur de la mobilisation de 14 milliards de dollars pour la sixième reconstitution des ressources du Fonds mondial

1. NOUVELLES
5 Feb 2019
Nous devons poursuivre nos avancées, [soit nous laissons] ces améliorations s’éroder

« Accélérons le mouvement », voilà le titre de l’argumentaire d’investissement publié par le Fonds mondial pour la sixième reconstitution des ressources. Ce titre reflète bien le message central de l’argumentaire d’investissement, à savoir que le Fonds mondial et ses nombreux partenaires doivent « poursuivre les avancées, [ou voir] ces améliorations s’éroder, les infections et les décès regagner du terrain, et la perspective de mettre fin aux épidémies disparaître ».

Un résumé de l’argumentaire d’investissement a été publié le 11 janvier, à l’approche de la réunion préparatoire à la reconstitution des ressources qui se tiendra en février à New Delhi (Inde). La version intégrale de l’argumentaire d’investissement a été transmise aux membres du Conseil d’administration, mais n’a pas encore été publiée.

Comme mentionné dans le dernier numéro de l’OFM, le 11 janvier, le Fonds mondial a également annoncé avoir fixé la cible de reconstitution de ses ressources à 14 milliards de dollars.

Cet article couvre trois sujets : 1) l’argumentaire d’investissement, 2) la cible de 14 milliards de dollars et 3) les commentaires de la société civile concernant la cible. Pour des renseignements sur la réunion préparatoire, veuillez vous reporter à un autre article du numéro 349 de la version anglaise de l’OFM.

Argumentaire d’investissement

L’argumentaire d’investissement a pour objet de fournir de solides raisons pour lesquelles les donateurs devraient augmenter leurs contributions au Fonds mondial.

On peut y lire que bien que nous ayons accompli des progrès remarquables, « nous ne sommes pas en bonne voie pour atteindre l’objectif de développement durable lié à l’élimination des épidémies à l’horizon 2030. Le fléchissement de l’engagement politique, les déficits de financement et la résistance croissante aux insecticides et aux médicaments ont ralenti les progrès, laissant les maladies regagner du terrain. »

De 2002 à 2018, le Fonds mondial a investi 19,6 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre le VIH (20 pour cent de tout le financement international), 8,2 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre la tuberculose et de lutte conjointe contre le VIH et la tuberculose (65 pour cent du financement) et 11,4 milliards de dollars dans les programmes de lutte contre le paludisme (57 pour cent du financement). Le Tableau 1 présente quelques résultats clés de ces investissements.

 

Tableau 1 : Quelques résultats clés des programmes soutenus par le Fonds mondial (2017)
HIV TB Malaria
  • 17,5 millions de personnes sous traitement antirétroviral
  • 4,9 millions de membres des populations clés ont bénéficié de services de prévention
  • 696 000 mères séropositives ont bénéficié de la PTME
  • 79,1 millions de tests de dépistage ont été pratiqués
  • 5 millions de personnes traitées contre la tuberculose
  • 102 000 personnes traitées contre la tuberculose multirésistante
  • 97 500 enfants en contact avec des patients tuberculeux placés sous traitement préventif
  • 195 millions de moustiquaires distribuées
  • 108 millions de cas traités
  • 12,5 millions de structures couvertes par la pulvérisation intradomiciliaire
  • Taux de mortalité en baisse de 60 pour cent depuis 2001

Source : Rapport sur les résultats 2018. Fonds mondial

L’argumentaire d’investissement avertit que nous devons affronter de nouvelles menaces. Par exemple, après des années de recul constant, le nombre de cas de paludisme repart à la hausse. « En Afrique, les moustiques acquièrent une résistance aux insecticides les plus couramment utilisés dans le traitement des moustiquaires et dans la région du Mékong, nous observons une résistance grandissante aux antipaludéens les plus efficaces au monde. »

 

« Si nous ne prévenons pas les infections à VIH chez les adolescents, en particulier les filles », avertit l’argumentaire d’investissement, « la croissance démographique massive des jeunes en Afrique entraînera inévitablement plus de nouvelles infections qu’au pic de l’épidémie, au début des années 2000. »

  • Argumentaire d’investissement
 

Un deuxième exemple de menace est le fait que plus de 10 millions de personnes contractent la tuberculose chaque année, dont 40 pour cent « passent inaperçues ». La tuberculose multirésistante est en hausse (plus de 600 000 personnes ont été infectées en 2017) et qui plus est, elle est difficile et coûteuse à traiter.

Les programmes de lutte contre le VIH doivent également affronter des difficultés liées à la résistance. En Afrique subsaharienne, plus de 10 pour cent des personnes qui entament un traitement antirétroviral sont infectées par une souche de VIH résistante à certains des médicaments les plus couramment utilisés contre le virus.

Une autre raison pour laquelle il est nécessaire d’augmenter le financement est le fait que le Fonds mondial accélère ses investissements dans les nouveaux outils et les innovations – notamment dans des essais de nouvelles moustiquaires destinées à combattre la résistance aux insecticides en Afrique.

Selon l’argumentaire d’investissement, a) nous devons innover davantage en matière de modèles de diagnostic, de prévention, de prise en charge et de prestation de services, b) nous avons besoin d’une plus grande collaboration, c) nous devons améliorer la mise en œuvre, d) utiliser des données actualisées et plus précises et e) il nous faut plus de moyens.

L’argumentaire d’investissement explique par ailleurs que « si nous ne combattons pas la stigmatisation et la discrimination qui alimentent l’épidémie au sein des populations clés marginalisées, nous n’arrêterons jamais les nouvelles infections. Aujourd’hui encore, une personne infectée par le VIH sur quatre ignore son statut sérologique. La moitié seulement des enfants séropositifs reçoivent un traitement antirétroviral. »

Une cible de 14 milliards de dollars

L’argumentaire d’investissement indique que la cible d’au moins 14 milliards de dollars pour la sixième reconstitution des ressources représente une hausse de 15 pour cent (1,8 milliard de dollars) par rapport aux 12,2 milliards de dollars mobilisés pour le cinquième cycle.

 

« Une reconstitution réussie du Fonds mondial, alliée à un niveau soutenu d’autres financements externes, à des financements nationaux nettement revus à la hausse, à davantage d’innovations, à un renforcement de la collaboration et à une mise en œuvre plus rigoureuse, nous donnerait les moyens d’atteindre les objectifs stratégiques du Fonds mondial attendus en 2022 et nous positionnerait en bonne voie pour atteindre l’ODD n° 3 visant à éliminer les épidémies à l’horizon 2030. »

  • Argumentaire d’investissement
 

(À la fin de la cinquième conférence des donateurs, en 2016, le Fonds mondial avait annoncé une mobilisation de 12,9 milliards de dollars. La différence entre les chiffres de 12,2 et 12,9 milliards de dollars est imputable aux fluctuations monétaires. Les promesses et les contributions sont faites en monnaie locale. Les contributions sont généralement apportées un certain temps après l’annonce des promesses et peuvent être échelonnées. Par conséquent, le montant total en dollars US peut varier considérablement en fonction de la date à laquelle les contributions sont intervenues, du taux de change à cette date et des hypothèses posées concernant la date des contributions futures et les taux de change en vigueur à cette date.)

Le Tableau 2 montre les cibles et les promesses concrètes des quatre dernières reconstitutions des ressources.

Tableau 2 : Cibles de reconstitution des ressources et promesses pour les quatre derniers cycles (en milliards de $)

  Cinquième reconstitution 2017/2019 Quatrième reconstitution 2014/2016 Troisième reconstitution 2011/2013 Deuxième reconstitution 2008/2010
Cible 13,0 15,0 13,0 - 20,01 12,0 - 18,01
Montant engagé2 12,9 12,0 11,7 9,7

Remarques :

1 Pour les deuxième et troisième reconstitutions des ressources, le Fonds mondial avait défini un éventail de cibles basé sur différents scénarios.

2 Cette ligne montre les promesses totales faites aux conférences des donateurs organisées en septembre et octobre de l’année précédant chaque cycle de reconstitution des ressources. À noter qu’à chaque cycle de reconstitution des ressources, certaines promesses sont faites après la conférence des donateurs, bien que les montants concernés ne soient pas particulièrement significatifs (à titre d’exemple, quelque 100 millions de dollars pour la cinquième reconstitution des ressources). Historiquement, pratiquement toutes les promesses se sont transformées en contributions.

 

 

« Chaque jour, près de mille adolescentes et jeunes femmes sont infectées par le VIH. Un enfant meurt du paludisme toutes les deux minutes. Et la tuberculose est devenue la maladie infectieuse la plus meurtrière à l’échelle mondiale. »

  • Argumentaire d’investissement

Selon le Fonds mondial, des contributions d’au moins 14 milliards de dollars lui permettraient de sauver 16 millions de vies entre 2021 et 2023, de réduire les taux de mortalité de plus de moitié d’ici 2023 (par rapport aux niveaux de 2017) et d’éviter 234 millions d’infections. Ce montant permettrait également aux programmes soutenus par le Fonds mondial d’accélérer les avancées vers l’Objectif de développement durable numéro 3 et la couverture sanitaire universelle, de renforcer les systèmes de santé et de réduire les inégalités en matière de santé (comme les obstacles liés aux droits humains et au genre).

La Figure à la page suivante montre les taux projetés d’incidence et de mortalité, pour les trois maladies confondues selon différents scénarios de financement.

 

Figure : Taux d’incidence et de mortalité réels et projetés selon différents scénarios de financement

 

Source : Accélérons le mouvement : Argumentaire d’investissement résumé –– Sixième reconstitution des ressources 2019 (Fonds mondial)

L’argumentaire d’investissement avance que le financement total mobilisé auprès de toutes les sources devrait passer des 66 milliards de dollars du cycle actuel (2018/2020) à 83 milliards de dollars minimum pour le cycle triennal suivant (2021/2023), ce qui représente une hausse de 17 milliards de dollars.

(Les cycles mentionnés au paragraphe précédent sont des cycles triennaux de mise en œuvre des subventions. Ils sont légèrement différents des périodes de reconstitution des ressources et d’allocation. Les périodes de mise en œuvre des subventions sont décalées d’un an. À titre d’illustration, la majorité des maîtres d’œuvre qui seront informés de la somme qui leur est allouée pour 2020/2022 vers la fin 2019 présenteront leur demande de financement au cours du premier semestre 2020 et commenceront la mise en œuvre de leurs nouvelles subventions en janvier 2021. Leur période de mise en œuvre s’étendra de 2021 à 2023.)

D’après le Fonds mondial, la plus grande partie des 17 milliards de dollars supplémentaires proviendra de l’augmentation des financements nationaux. L’argumentaire d’investissement prévoit que les financements nationaux passent de 31,1 milliards de dollars en 2018/2020 à 46 milliards de dollars en 2021/2023, ce qui représente une augmentation de 14,9 milliards de dollars ou 48 pour cent. (Les chiffres de 31,1 milliards et 14,9 milliards de dollars ont été calculés par Aidspan sur la base de l’information figurant dans le résumé de l’argumentaire d’investissement.)

Le chiffre de 83 milliards de dollars ne représente pas la totalité du besoin. Il s’agit du niveau de financement que le Fonds mondial s’attend à pouvoir atteindre pour la période 2021/2023. L’argumentaire d’investissement estime à 101 milliards de dollars le besoin total de financement. Autrement dit, si la somme de 83 milliards de dollars est mobilisée, il manquera encore 18 milliards de dollars. (Voir le Tableau 3.)

Tableau 3 : Besoin estimé et financement prévisionnel pour 2021/2023
(selon l’argumentaire d’investissement)

 

Réactions de la société civile

Comme nous l’expliquions dans un article du dernier numéro de l’OFM, certaines organisations de la société civile actives dans le domaine du Fonds mondial ont déclaré que l’argumentaire d’investissement n’est pas suffisamment ambitieux par rapport aux besoins existants et aux lacunes des ripostes au VIH, à la tuberculose et au paludisme.

Le Réseau des défenseurs du Fonds mondial (GFAN) a déclaré que la cible de 14 milliards de dollars n’est pas suffisante pour accélérer de manière significative la riposte aux trois maladies. Dans un rapport publié en juillet 2018, le Réseau avait appelé à une reconstitution des ressources d’entre 16,8 et 18 milliards de dollars.

« Ces 14 milliards de dollars sont absolument nécessaires pour maintenir la programmation vitale actuelle [et] garantir que les personnes qui reçoivent actuellement un soutien ne se retrouvent pas sans traitement ou protection », estime le GFAN, « mais sans éléments probants, nous pensons qu’ils ne seront peut-être pas suffisants pour mettre à l’échelle la riposte de manière à nous remettre sur la bonne voie en vue d’atteindre nos cibles mondiales ».

« Comme l’argumentaire d’investissement lui-même le souligne », affirme le GFAN, « la manière la plus efficace – la seule du reste – de pérenniser les avancées, dans le contexte de la résistance aux médicaments et des autres menaces, est de mettre fin aux épidémies. Nous savons comment accélérer l’élimination des épidémies, nous possédons les outils et avons les connaissances scientifiques nécessaires, mais sans augmentation significative du niveau de financement mondial, y compris pour le Fonds mondial, nous n’y arriverons tout simplement pas d’ici 2030. »

Dans un communiqué de presse publié par plusieurs organisations de la société civile le 17 janvier, Maurine Murenga, qui représente les communautés au Conseil d’administration du Fonds mondial, affirme que « 14 milliards de dollars est le plancher, pas le plafond, et représente plutôt un plan de maintenance qu’une intensification de la riposte ».

Mme Murenga ajoutait que « nous devons donner au Fonds mondial, qui représente un mécanisme unique et puissant dans la lutte contre les trois maladies, les moyens d’en faire plus et de nous remettre sur la bonne voie. Cela veut dire que l’engagement politique accru et les ressources de tous les donateurs doivent dépasser le montant demandé de 14 milliards de dollars ».

Le 16 janvier, un groupe d’ONG affirmait dans une déclaration que les « militants remettent en question la logique derrière un objectif de financement de 14 milliards de dollars seulement pour répondre aux besoins de dizaines de millions de personnes directement touchées par le sida, la tuberculose et le paludisme ».

L’action mondiale pour la santé et les droits des hommes homosexuels (MPACT), l’Action mondiale pour l’égalité trans (GATE), le Réseau mondial des personnes vivant avec le VIH (GNP+), le Réseau mondial des projets sur le travail du sexe (NSWP) et le Réseau international des consommateurs de drogues (INPUD) se disent « très inquiets de ce que l’argumentaire d’investissement peu ambitieux du Fonds mondial ne permettra, au mieux, qu’à maintenir les cibles actuelles de traitement, de prise en charge et de prévention au cours des trois prochaines années ».

Plus inquiétant encore, estiment-ils, est le fait que la récente annonce « prépare le terrain pour un recul, voire une inversion des engagements politiques des États membres des Nations Unies en faveur des cibles de l’approche « Accélérer la riposte » d’ici 2030, la cible de 25 pour cent fixée pour la prévention, les objectifs de développement durable et la Stratégie du Fonds mondial pour la période 2017/2022 ».

Le 25 janvier,, Devex signalait que 137 membres du Congrès américain avaient envoyé une lettre à l’administration Trump pour lui demander d’augmenter la contribution des États-Unis au Fonds mondial. La lettre ne contenait pas de demande de financement spécifique, en partie parce qu’elle avait été rédigée avant l’annonce par le Fonds mondial de sa cible de 14 milliards de dollars. Mais Chris Collins, président des Amis du Fonds mondial, a déclaré que les États-Unis devraient contribuer quelque 4,8 milliards de dollars (1,6 milliard par an). Pour la dernière reconstitution des ressources, en 2016, les États-Unis avaient fait une promesse de don de 4,3 milliards de dollars.

Par ailleurs, à la réunion du Forum économique mondial qui s’est tenue à Davos du 22 au 25 janvier dernier, Bill Gates, Bono, Seth Berkley (Directeur exécutif de Gavi, l’Alliance du vaccin) et d’autres leaders se sont joints au Directeur exécutif du Fonds mondial, Peter Sands, pour appeler le secteur privé à mobiliser au minimum 1 milliard de dollars pour la sixième reconstitution des ressources. Pour la cinquième reconstitution des ressources, le secteur privé avait promis quelque 850 millions de dollars (dont 632 millions de dollars de la Fondation Gates). (Source : Communiqué de presse du Fonds mondial et sa feuille de calcul sur les promesses et engagements.)


Share |

Laissez un commentaire

Leave a comment